L’art des liens – récit de l’été 2024

Pendant l’été 2024, Françoise et Catherine sont retournées au Rwanda… Nous avons interrogé Catherine sur leur voyage.

Quand êtes-vous parties cette année au Rwanda ?

A cheval sur juillet et aout 2024, en pleine saison sèche, nous nous sommes envolées pour Kigali pour concrétiser les projets élaborés les mois précédents avec TIC, EJO HACU et l’Université du Rwanda et à l’ambassade de France. L’eau commençait à manquer. Les arbres étaient couverts de sables rouges. La brume omniprésente, rares sont les moments
où le ciel fut bleu et l’horizon dégagé. Nous n’avons vu cette année ni les volcans qui savent si bien se cacher, ni même l’ile Idjwi (RDC) sur le lac Kivu. Nous avons vécu dans un niveau de pollution très haut à Kigali.

Quelle a été votre action auprès de TIC ?

Cette année pour les groupes de familles vivant sur les 7 collines environnant Kigali, nous avions de multiples enjeux. Nous avons préparé notre venue avec la coordinatrice de facilitatrices des groupes de parents, avec les facilitatrices et le Président. Nous avons co-construit un programme pour réponde aux besoins suivants : 

  •  primaires des familles extrêmement pauvres avec une distribution de nourriture et de produits de soin
  •  de permettre aux familles de se sentir écoutées, de partager, d’être vues, entendues, reconnues dans leurs difficultés quotidiennes mais aussi de partager les joies
  •  de permettre aux familles de se projeter dans un avenir meilleur à la hauteur de leurs espérances en soutenant leurs propres initiatives.
  •  de formation des facilitatrices dans leur leadership en tant qu’animatrices de groupes de parents 
  •  de formation des parents élus responsables de groupe en tant que soutien du travail des facilitatrices

Comment cela s’est-il passé concrètement ?

Tout d’abord, nous nous levons assez tôt car souvent nous partons à 7h30 car le temps de trajet est long : embouteillage, pistes au bout des routes.
Pendant quatre jours, nous avons formé les facilitatrices et les parents responsables de groupe puis nous les avons supervisés en action. Les facilitatrices ont mis en application l’apprentissage avec les groupes de parents (une cinquantaine de personnes par groupe). Dans la foulée, nous procédions à la distribution des dons entrainant dans certains groupes chants et danses.

Nous avons visité une à deux familles par colline. Elles nous ont accueillies en nous offrant des arachides, du thé, du riz, des haricots rouges, des patates douces. Nous les avons écoutées parler de leur vie de parents d’enfants en situation de handicap. Nous avons été accompagnées par un enseignant de l’école de TIC qui nous a servi de traducteur. Les parents, les enfants, les facilitatrices parlent le kinyarwanda, et rarement l’anglais.

Qu’est-ce qui vous a touchées ?

J’ai ressenti pour la première fois une relation de confiance s’établir, plus de proximité. Comme nous revenons tous les ans depuis 2018, nous tissons des liens d’apprivoisement et d’apprentissages réciproques.

La très grande pauvreté économique et par conséquent aussi culturelle au départ me provoque toujours un choc, un instant d’impuissance, qui passe car notre intention est toujours de les accompagner dans leurs initiatives et de ne pas prendre de responsabilité à leur place. Et ce n’est pas aisé, car la tentation est forte de part et d’autre d’assister et d’être assisté.


Il y a eu un moment particulier où deux sœurs, petites filles albinos sont venues dans un groupe avec leur maman. Les albinos dans les pays frontaliers du Rwanda sont parfois pourchassés et tués. Au Rwanda ils sont considérés comme malades et handicapés socialement. Les deux petites filles dégageaient de l’assurance, et assumaient d’être vues, regardées. Nous avons compris qu’avec leur mère, elles font des vidéos de prévention à destination des enfants contre les prédateurs sexuels. Elles formaient un bloc à trois, étonnant de résilience.

Quelle a été votre action auprès de Ejo Hacu ?

Nous avons fait le suivi de notre action de l’année dernière en rencontrant le même groupe de femmes du village de Mushubati. Un groupe réuni autour d’un objectif en priorité économique avec des effets de solidarité par les tontines (épargne collective pour un projet).
L’année dernière nous avions échangé sur notre quotidien professionnel et notre vie en tant que femme.  Nous étions avec une jeune allemande qui agit dans une association qui propose dans le monde entier des moyens de contraception. Nous avions pu faire tomber préjugés et fantasmes réciproques.

Comment cela s’est-il passé concrètement ?

Nous avons commencé par prendre de leurs nouvelles et nous avons découvert avec surprise qu’elles avaient changé leur modalité de contraception, et que trois femmes avaient créé leur auto-entreprise ! Elles ont fait le lien entre notre venue l’année dernière et leur capacité à prendre des initiatives. Nous avons poursuivi les échanges sur la manière de se mobiliser et de se projeter. Nous les reverrons en 2025. 
Ce même groupe de femmes a accueilli l’après-midi (nous étions bien soixante-dix femmes) trois autres groupes des villages environnants (qui peuvent être à une heure de marche) pour témoigner du fonctionnement des tontines et déclencher immédiatement la création de nouvelles tontines.

Qu’est-ce qui vous a touchées ?

La confiance d’Émilienne qui pour la première fois, n’était pas avec nous lors de l’animation du groupe de femmes.


L’énergie des femmes à concrétiser des projets d’émancipation. D’être désirantes. Alors que certaines sont bloquées de toute part par manque d’argent pour se former, pour avoir plus que deux vêtements, pour avoir un meuble autre que le seul banc, pour avoir un matelas, alors que le dos est douloureux par les travaux aux champs.

Nos rencontres sont graves, joyeuses, vivantes.